Introduction au débat du café des sciences de Lourmarin
27 mars 2015
L’économie est souvent baptisée dans le monde
universitaire, notamment anglo-saxon, du nom de « sciences
économiques ». Le véritable intitulé du « prix Nobel
d’économie » n’est-il pas « prix de la Banque de Suède en sciences
économiques en mémoire d’Alfred Nobel » ? Peut-on pour autant parler
d’une véritable science ? D’une science dure ? D’une science
humaine ?
L’utilisation de statistiques et de modèles mathématiques
sophistiqués, de termes comme « théorème », « loi »,
renforce cette image d’une analyse économique « scientifique »,
fondée sur des hypothèses rigoureuses et susceptible de conduire à des
conclusions et des recommandations incontestables en matière de politique
économique, d’autant plus que la vision néo-libérale de cette discipline est quasiment
hégémonique, aussi bien à l’université que dans les media.
Exposé en trois questions :
·
Par quel cheminement de la pensée est-on passé de
« l’Economie Politique » du XVIIIème siècle à la « Science
économique » des XX et XXIèmes siècles ?
·
Les méthodes utilisées en économie peuvent-elles
l’assimiler à une science « dure » comme la physique ?
·
Si ce n’est pas le cas comment expliquer alors l’hégémonie
de la vision néo libérale sur le monde universitaire et, plus largement, sur
les commentateurs de la vie économique ?
DE L’ECONOMIE
POLITIQUE A LA SCIENCE ECONOMIQUE
Ø Les fondateurs : Adam Smith, La main invisible, le
marché, la division du travail ; David Ricardo, la valeur travail ;
Jean-Baptiste Say, l’offre et la demande. La problématique : comment se
répartit la richesse produite entre rente, profit, salaire ? Entrepreneurs
et salariés contre rentiers, nobles et propriétaires. Mais Karl Marx : le dernier des classiques. Pousse la logique de la
valeur travail à sa limite. Plus-value, exploitation du prolétariat.
Ø L’école libérale : on remplace la valeur
travail par « l’utilité » (Bentham, Stuart Mill), et on recherche les
conditions d’un équilibre général de l’économie. Economistes-ingénieurs-mathématiciens :
Walras, Jevons, Pareto , Alfred Marshall. Mais la
crise de 1929 : inspire la réflexion de John Maynard Keynes (La
Théorie générale). Macro économie + déséquilibre persistant des marchés.
Ø L’après-guerre :
domination des idées keynésiennes,
relance par l’investissement public, plan Marshall, croissance forte (Trente
glorieuses). Mais fin du « modèle » soviétique et affaiblissement des
idées marxistes.
Ø Le retour en force
du néo-libéralisme dans les années 1980 :
absorption de la théorie keynésienne par la théorie néo-classique qui s’impose
dans les universités américaines (Milton Friedmann, Paul Samuelson) et qui
imprègne les politiques économiques (Reagan, Thatcher) : le marché a
toujours raison, TINA. Création du « prix Nobel d’économie » en 1969
L’économie a élargi son objet : au départ étude de la
production et de la répartition des richesses, elle est devenue la science de
« l’utilisation optimale de ressources rares », selon la définition
de L. Robbins : l’économie est la science qui étudie le comportement
humain en tant que relation entre les fins et les moyens rares à usages
alternatifs. D’où : économie du mariage, de la justice....
DES METHODES
CONTESTABLES
Les méthodes utilisées par l’analyse économique
contemporaine sont-elles logiquement fondées, notamment en ce qui concerne les
hypothèses de départ, la logique qui sous-tend les démonstrations ou les
prévisions auxquelles elle conduit ?
ü Hypothèses
Dans toute science, il existe des hypothèses
simplificatrices, heuristiques (qui permettent de faire avancer la
recherche) : modèle de Newton à une seule planète pour faire fonctionner
la loi de la gravitation.
Dans la théorie économique néo-classique, les hypothèses
utilisées sont souvent très éloignées du monde réel.
Deux hypothèses fondamentales :
¾
L’individualisme méthodologique : l’homo oeconomicus
est un être rationnel, parfaitement informé, qui cherche en permanence à
maximiser sa satisfaction. Pas de groupes sociaux, pas d’interaction entre
l’individu et l’ensemble de la société.
¾
La concurrence pure et parfaite, indispensable pour un
marché efficient : homogénéité des produits, atomicité de l’offre et de la
demande (aucune entreprise n’influence le marché), libre entrée et libre
sortie, libre circulation des facteurs de production, information parfaite des
offreurs et demandeurs.
¾
La monnaie : un simple voile, un instrument d’échange
qui facilite les transactions. Pas de spéculation monétaire.
¾
La loi de Say : l’offre crée sa propre demande...
Certaines hypothèses sont vraiment très éloignées de la
réalité :
¾
Le marché du travail : plus le salaire est haut, plus
les salariés « offriront » leur travail. Si le salaire baisse,
certains salariés « se retirent » du marché du travail... Que
font-ils alors ? De quoi vivent-ils ?
Rappel de l’article de Franco Modigliani Prix Nobel en 1985
sur les retraites
Rappel de l’affirmation de Milton Friedmann : « Les théories véritablement
importantes et significatives ont des hypothèses qui représentent très
imparfaitement la réalité. » Qu’importe que les hypothèses fonctionnent
pourvu qu’elles permettent de faire des prévisions !
ü Méthodes
Utilisation fréquente de statistiques, qui sous-tendent des
« modèles » censés représenter le fonctionnement de l’économie, mais
ne font que prolonger les tendances sans anticiper les ruptures significatives.
Pb des corrélations et de la « tierce cause ». Pb de la construction des
données : exemple de la notion de croissance.
Utilisation abusive du langage mathématique, notamment
depuis les années cinquante et l’entrée en force des économistes
« mathématiciens ». (Exemple de Nash, Nobel 1994). Article typique de
revue économique.
En fait deux difficultés logiques majeures :
¾
Les problèmes d’agrégation : l’économie part d’un
comportement micro économique (les préférences d’un individu entre deux biens)
et tente de généraliser à l’ensemble
des consommateurs. Par exemple, la courbe de demande : quand le
prix d’un bien baisse, le consommateur achète plus de ce bien. Oui pour un bien
(et encore...). Mais pour deux biens ? Pour n biens ? Et le revenu du
consommateur ? pour passer des préférences
individuelles des consommateurs à une courbe de demande collective le théorème
de Sonnenschein-Mantel-Debreu (SMD) montre qu’il faut remplir deux conditions :
tous les consommateurs ont le même ensemble
de préférences ; les préférences ne varient pas avec le revenu
¾
Les problèmes de dynamique : l’économie néo-classique
ignore le temps. Elle fait de la statique
comparative et étudie les conditions pour atteindre un équilibre. Mais
l’économie est caractérisée par un déséquilibre permanent. La mathématique
utilisée est principalement linéaire ; elle laisse de côté des avancées théoriques
importantes comme la théorie du chaos.
ü Prévisions
Modèle
économétriques : prévoient les évolutions à très court terme, à
condition que les conditions évoluent très peu. Extrapolations sophistiquées
aux résultats souvent contestables.
Mais surtout, la théorie est incapable de prévoir les crises majeures, pourtant fréquentes et régulières
depuis la révolution industrielle. Exemple de la crise de 1929 avec Fisher et
de celle de 2008 avec Ben Bernanke. C’est comme si la météorologie prédisait le
retour imminent du beau temps et était incapable de prévoir les typhons et les
tornades !
En fait, ce que « démontre » à longueur
d’articles la théorie néo-classique, c’est que les forces du marché conduisent
au meilleur fonctionnement possible d’une économie ; toute intervention
(Etat, syndicats) ne peut qu’éloigner de la situation optimale.
LES RAISONS D’UNE
HEGEMONIE
Alors pourquoi une telle hégémonie de la « science économique » néo-classique
dans le monde universitaire, non seulement anglo-saxon mais également
français ?
·
Les institutions
scientifiques (universités, centre de recherche) ont leurs règles propres
de validation et de recrutement qui favorisent l’école de pensée dominante. Exemples
des grandes revues (toutes anglo-saxonnes) à comité de lecture ; de
l’affaire de la section « Economie » du Conseil national des
universités ;
·
Interventions de
plus en plus fréquentes des grandes entreprises (banques, multinationales) dans
le financement des chaires d’économie. Déjà le cas aux USA. Maintenant en
France : cas de l’école d’Economie de
Toulouse où les entreprises privées financent presqu’à la même hauteur
que l’Etat ; Dauphine : la chaire « assurances et risques
majeurs » financée par Axa, « Santé, risque, assurance » par
Allianz. Pb des salaires de complément versés aux enseignants et des facilités
de recherche.
·
Les « experts »
économiques qui interviennent dans les média et contribuent à façonner
l’opinion publique sont souvent à la
frontière du monde des affaires et du monde universitaire. D’où des
conflits d’intérêts...Exemples Olivier
Pastré (France Culture) mais aussi actionnaire/gestionnaire de Viveris
management qui a des intérêts importants en Tunisie et qui a connu quelques
ennuis avec l’AMF... dont Pastré est membre du conseil scientifique ! Jean-Hervé
Lorenzi : prof d’économie à dauphine, ancien conseiller industriel
d’Edith Cresson... mais aussi pilier de la Compagnie financière Edmond de
Rotschild, membres de multiples conseil d’administration (Euler-Hermes, BNP
Paribas Cardif....)
Mentionner Inside Job,
documentaire américain sur la crise de 2008.
En conclusion : loin
d’être une science dure, comparable à la physique, l’économie dominante est une
« pré-science », imprégnée d’idéologie. Au mieux une science humaine avec
toutes les fragilités et les incertitudes que cette notion implique, sans lui
ôter pour autant la place centrale qu’elle occupe dans l’analyse de nos
sociétés contemporaines.
On nuancera le tableau en constatant que la crise de 2008 a
favorisé l’émergence d’une nouvelle génération d’économistes qui s’efforcent de
développer de nouvelles lignes de pensée (par exemple : Piketty ou Keen)
et a permis la création de règles déontologiques visant à éviter les dérives
les plus graves.
Bibliographie
Boncoeur Jean, Thouément Hervé, Histoire
des Idées économiques (2 tomes), collection Cursus, éditions Armand Colin, 2014
Denis Henri, Histoire de la pensée
économique, collection Quadrige, PUF, 2008.
Keen Steve, L'imposture économique, Les
Editions de l'Atelier / Editions ouvrières, 2014.
Maris Bernard, Keynes ou l’économiste
citoyen, Presses de Sciences Po, 1999.
Maris Bernard, Anti manuel d’Economie,
Editions Bréal, 2003.
Valier Jacques, Brève histoire de la
pensée économique, collection Champs
essais, Flammarion, 2014.
Dans
un genre journalistique, mais pas inintéressant :
Mauduit Laurent, Les imposteurs de
l’économie, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2012.