mercredi 4 mars 2020

Nimes noir

De belles rencontres au Salon Nimes noir !

 

J'ai eu le plaisir de recevoir le premier prix de la nouvelle du salon du polar "Nimes noir" pour le Four à Chaux. Merci au jury et aux organisateurs ! 

Lire la nouvelle :

 

Le four à chaux
Tu as toujours pensé que le chiffre 13 te portait chance. Alors, pour faire du stop à l’entrée de la nationale, à plus d’un kilomètre des grandes barres de béton de ta cité, tu as choisi ce vendredi 13 juillet. De fait, au bout d’un petit quart d’heure d’attente, un gros quatre-quatre noir s’est arrêté devant toi. La porte, côté passager, s’est ouverte et le conducteur s’est penché :
«  Tu vas où ?
- Nîmes.
- Ça tombe bien. Monte. »
C’était un véhicule de luxe : vitres fumées, sièges en cuir blanc, climatisation. L'homme était dans le même style, avec sa paire de Ray-Ban dernier modèle qui lui mangeait le visage. Il s’est tourné vers toi :
« Vacances ?
- Non. Boulot saisonnier. »
Il a jeté un coup d’œil discret sur tes jeans usés, ton tee-shirt devenu gris à force de lavages et le sac de voyage fatigué qui paraissait minuscule dans l’habitacle spacieux. Son regard, obstinément fixé sur la route, t’a tout de suite mis mal à l’aise. De temps à autre, il scrutait les rétroviseurs puis ses yeux, masqués par les lunettes de soleil, se posaient à nouveau sur le pare-brise. L’expression de son visage te faisait penser à la surface gelée de l’étang du Val, où, l’hiver dernier, l’eau semblait frissonner sous le bleu de la glace. 
Tu as remarqué la petite cicatrice violacée sur sa joue et le tatouage à la base de la nuque. Son silence ne te dérangeait pas. Tu t’étais habitué à ne parler que rarement.
L’homme a fait le plein, avant de t’offrir un café. Il t’a dit que son prénom était Pierre-André. « Tous mes amis m'appellent PA. Tu habites au Val ? »
Tu as hoché la tête.
Tu t’es bien gardé lui précisé que tu avais passé les six derniers mois à Fleury.
Au moment de remonter dans le quatre-quatre, son portable s’est mis à sonner. Il s’est éloigné d’une centaine de mètres et a parlé en faisant de grands gestes. Quand il est revenu, respirant avec difficulté, ses lèvres serrées transformaient sa bouche en rictus.
Sous son blouson en toile, tu as cru deviner la forme d’un revolver dans un holster d’épaule.
 «  Un souci ? »
Pour toute réponse, il a branché l’autoradio sur une station qui diffusait du jazz. Tu as reconnu la voix de Dionne Warwick et, un peu plus tard, la chanson My Funny Valentine jouée par Gerry Mulligan. Tu as pensé à Véro et à la lettre qu’elle t’avait envoyée, la seule que tu as reçue pendant tes six mois passés là-bas. Elle t’écrivait qu’elle partait en Australie.
PA a coupé la radio en disant que cette chanson lui foutait les boules.
À midi, il s’est arrêté devant une auberge entourée d’arbres et t’a invité en prétextant qu’il n’aimait pas déjeuner seul. Tu n’as pas su refuser.
La salle était remplie de touristes et de familles sur la route des vacances.
PA ne parlait toujours pas et toi tu étais trop content de bien manger pour chercher des sujets de conversation. Cela faisait longtemps que tu n’avais pas pris un vrai repas.
Alors que le garçon venait d’apporter les cafés, le téléphone de PA s’est à nouveau mis à sonner. Il s’est levé précipitamment. Il marchait de long en large dans le jardin du restaurant, le portable vissé à l’oreille. Puis il est rentré dans la salle, le visage blême, lisse et opaque. Tu voyais le tien se refléter dans les verres de ses Ray-Ban et, soudain, tu t’es rendu compte qu’il avait gardé ses lunettes de soleil pendant tout le repas.
Il a jeté deux gros billets sur la table et a dit :
« On y va. »
Dans le véhicule, le silence était pesant. PA n’avait pas allumé la radio et tu n’as pas osé le faire à sa place. Au bout de quelques minutes, le repas et le vin aidant, tu t’es assoupi, la tête contre la vitre.
Tu as rêvé d’un grand désert rocheux où sautillaient des kangourous.

L’arrêt du quatre-quatre t’a réveillé. PA s’était garé sur un parking vide, le long de la nationale. Il mâchonnait une allumette, les deux bras croisés sur le volant. Tu as demandé : « On est où ? »
Il s’est tourné vers toi, a soulevé ses lunettes, te montrant pour la première fois ses yeux, aux iris d’un bleu pâle, mangés par des pupilles dilatées.
Il a craché la brindille.
« Ça te plairait de récupérer cette voiture et tout ce qu’il y a dedans ? »
Il a appuyé sur un bouton près du volant et un compartiment s’est ouvert devant toi.
«  Regarde dans la mallette ! »
Tu l’as ouverte. Elle était remplie de liasses de 500 €, sagement rangées sur trois épaisseurs.
« Il y en a pour cinq cent mille, en billets usagés. De quoi se renflouer non ?
- Qu’est-ce qu’il faut faire ? »
Il a plongé la main sous son blouson et a sorti un colt 45 qu’il a mis sur l’accoudoir entre vous deux.
Tu as regretté d’avoir posé cette question.
«  Tu sais t’en servir ?
- À peu près. Des trucs comme ça circulent beaucoup au Val.
- Une balle suffira.
- Pour qui ? »
D’une pichenette, il a fait retomber ses lunettes de soleil. «  Moi »
Les traits de son visage étaient immobiles, mais un frisson a parcouru sa peau, comme le premier craquement d’une plaque de glace prête à fondre.
Une boule d’angoisse s’est formée dans ta gorge.
«  J’ai des ennuis.
- À ce point ?
- Tellement gros que la seule issue, c’est ça, a-t-il dit en pointant l’index sur sa tempe. Le problème, c’est que je n’ai pas le courage d’appuyer sur la détente. »
Ça tournait vite dans tes neurones.
Tu as repensé aux nuits en prison, aux cris qui montaient des cellules, aux bruits métalliques des portes qui claquent.
«  Je connais un coin discret, à soixante kilomètres. Tu as le temps de réfléchir. »
Il a rangé le colt dans son étui sous son blouson et fait démarrer le quatre-quatre. Tu as fermé les yeux et appuyé ta tête contre la vitre.
La prison, la cité.
Mais aussi Véro, l’Australie.
Comme un brouillard, le contenu de la mallette continuait à occuper ton cerveau. Que peut-on faire avec cinq cent mille euros ? Combien peut-on prendre de billets d’avion pour le bout du monde ? Combien de fric faut-il pour refaire vraiment sa vie ?
Quand il a arrêté la voiture, tu as eu l’impression qu’à peine cinq minutes s’étaient écoulées.
Tu n’aurais pas dû le suivre, tu le savais déjà, et pourtant tu lui as emboité le pas sur un sentier à travers les buissons jusqu’à une clairière fermée par une paroi de calcaire blanc. PA t’a montré un trou carré, d’un mètre de côté, creusé dans le sol rocheux.
«  C’est un four à chaux. Cinq mètres de profondeur. Il suffit de recouvrir avec des pierres. »
Il t’a tendu le colt en te fixant de ses yeux bleus. À côté de la cicatrice qui lui barrait la joue, une veine palpitait sous la surface de la peau.
Tu as fait non de la tête.
Son visage s’est empourpré, comme si sa colère, trop longtemps contenue, venait de faire craquer la mince pellicule qui l’emprisonnait.
« Décide-toi, connard ! Prends ce flingue et appuie sur la détente. Sinon c’est moi qui te bute ».
À deux mains, il a braqué le colt dans ta direction. Tu lui as sauté dessus pour détourner l’arme, et vous avez lutté, accrochés l’un à l’autre.
Tu as senti son souffle lourd dans ton cou.
Et puis, tout a basculé en une fraction de seconde : ton doigt qui se crispe involontairement sur la gâchette ; le pistolet qui t'arrache le bras ; une détonation comme un coup de tonnerre.
Horrifié, tu as fermé les yeux, en espérant vaguement que tout cela n’était qu’un cauchemar.
Quand tu les as rouverts, il a fallu te rendre à l’évidence : l'homme était effondré au bord du trou. Il y avait une grande tache rouge sur son blouson et son visage n’était plus qu’une bouillie d’os, de sang et de cervelle.
Tu as basculé le corps dans le four à chaux et tu as vidé le reste du chargeur, en direction du fond, au jugé. Les détonations faisaient vibrer tes tympans. L’air sentait la poudre.
Puis tu as jeté l’arme dans le trou et transporté des pierres pour le refermer. Quand tu es redescendu vers le quatre-quatre, tes mains tremblaient encore. Le changement soudain d’attitude de PA, la brutalité de sa mort, t’avaient laissé désemparé.

Il t’a fallu une bonne heure, pour retrouver un semblant de sang-froid. 
Plus tard, tu t’es arrêté devant un hôtel Formule Un dans la banlieue de Nîmes, et tu as rangé le véhicule au bout du parking. Après avoir pris une clé au guichet automatique, tu t’es baladé dans les rues. Sur une place, le long d’une usine désaffectée, un bal du 14 juillet était installé. Tu as bu une bière puis une autre, avalé quelques merguez, une barquette de frites, du vin rouge épais et acide. Tu as fini de te saouler à coup de petits verres de rhum.
Le lendemain matin, tu avais la bouche sèche et la tête écrasée par un marteau-pilon. Allongé sur le lit, tu as pensé à Véro et tu as senti dans ton ventre une boule de culpabilité mêlée d’une confuse espérance. Tu t’es levé tant bien que mal pour chercher un bistrot qui pourrait te servir un café.

Tu as eu à peine le temps d'atteindre la porte du quatre-quatre et déjà la batte de base-ball t’atteignait au creux des reins et te faisait dégringoler au sol. Et toi, recroquevillé, tu essayais de protéger tes organes vitaux des coups de pied qui arrivaient de toutes parts.
Tu as eu droit à une pause dans la dérouillée. Quatre mains t’ont immobilisé sur le dos. Tu as craché de la morve, du sang et des morceaux de dents, et tu as vu la tête de deux malabars qui te contemplaient d’un air froid. La batte était ridiculement petite entre les pognes du premier ; le second avait un coup de poing américain. Tu sentais le sang couler de ta bouche et inonder ton menton.
Un homme à costume croisé, chemise foncée et cravate claire s’est accroupi à côté de toi.
«  Elle est où, la marchandise ? »
Tu n’as pas su quoi répondre à sa question. Il a sorti un automatique et t’a balancé un aller et retour en plein visage. Tu as senti ton arcade sourcilière exploser.
«  Écoute mon gars. Je n’ai pas de temps à perdre. Alors, dis-moi où tu as planqué la marchandise ! Je compte jusqu’à trois et après, je tire. »
Le sang coulait dans ta gorge. Tu es parvenu à articuler deux mots :
«  Quelle marchandise ? »
L’homme a enfoncé le canon de son arme dans ta bouche. Tu as senti son corps s’effondrer sur le tien. Dans un brouillard rougeâtre, tu as perçu des cris, des coups de feu, des bruits de pas, d’autres cris avant, enfin, de tourner de l’œil.
À ton réveil, un médecin posait des points de suture sur ton arcade sourcilière pendant que des flics en uniforme te surveillaient. Tu as compris que la police était intervenue à temps et que tu avais atterri dans un commissariat. Tu as eu le temps de te laver et de te changer puis deux inspecteurs en civil t’ont prévenu que tu étais en garde à vue.
À Fleury, des habitués t’avaient expliqué :
«  L’important, c’est de raconter une histoire et de ne jamais en changer. »
Alors tu as répété à l’infini l’histoire que tu avais préparée, encore et encore. Oui, tu avais été pris en stop par le dénommé Pierre-André. Ah bon, il s’appelait Frégni ? Il t’avait proposé mille euros pour conduire son quatre-quatre à Nîmes. Ensuite les trois gars t’étaient tombés dessus… Oui tu avais besoin d’argent… Non tu ne savais pas ce qu’il y avait dans la voiture… Oui, le dénommé Pierre-André devait venir chercher son véhicule à Nîmes…
La plaisanterie a duré 24 heures. La douleur parcourait ton corps en vagues impitoyables et tes yeux avaient du mal à rester ouverts.
Les deux flics continuaient inlassablement à poser leurs questions. Le plus jeune jouait les méchants. Il s’énervait, te menaçait, te rappelait ton casier judiciaire et ton récent séjour en prison. Le plus âgé le calmait, te proposait des sandwichs et de la bière, tout en t'interrogeant.
Finalement, au moment où tu sentais l’épuisement prendre le dessus, on t’a enlevé les menottes :
«  On te relâche. Le juge te convoquera comme témoin.
- Quand ?
- Dans deux ou trois mois. Je vais noter tes coordonnées. »
Tu as signé le procès-verbal. A ce moment-là, tu serais loin, en Australie par exemple.
Tu as trouvé un hôtel convenable où tu as passé trois jours à dormir, à manger et à penser à Véro.
Tu t’es offert quelques jours de tourisme sur la côte. L’été était arrivé et le soleil baignait les ondulations grises et bleues de la mer.
Une semaine plus tard, tu as retrouvé sans peine la nationale, puis la départementale en direction du hameau, enfin le petit sentier qui monte à travers les buissons vers l’ancien four à chaux.
Le cœur battant, tu as jeté un coup d’œil à l’amoncellement de grosses pierres qui en bouche maintenant l’entrée, avant de sortir la mallette de sa cachette, une anfractuosité dans la falaise de calcaire blanc, dont l’ouverture était dissimulée par des branchages.
Tu as passé doucement ta main sur les liasses de billets.
L’air est chaud et sec. Des nuages couleur anthracite se regroupent à l'horizon, préparant leur assaut. Des rafales apportent, par bouffées, l’odeur du romarin et le bruit des véhicules sur la nationale en contrebas.
Planqué derrière mon buisson, je te regarde redescendre précautionneusement le sentier, la mallette au bout du bras.
 Le piège a fonctionné à merveille. L’inspecteur Mercier est un peu plus loin, sur la départementale, avec des agents en renfort.
Tu approches lentement et je sais que tu ne te débattras pas quand je vais mettre ma main sur ton épaule et te dire :
«  Nous avons encore quelques questions à te poser sur cette mallette. »