De belles rencontres au Salon Nimes noir !
J'ai eu le plaisir de recevoir le premier prix de la nouvelle du salon du polar "Nimes noir" pour le Four à Chaux. Merci au jury et aux organisateurs !
Lire la nouvelle :
Le four à chaux
Tu as toujours pensé que le chiffre 13 te
portait chance. Alors, pour faire du stop à l’entrée de la nationale, à plus
d’un kilomètre des grandes barres de béton de ta cité, tu as choisi ce vendredi
13 juillet. De fait, au bout d’un petit quart d’heure d’attente, un gros
quatre-quatre noir s’est arrêté devant toi. La porte, côté passager, s’est
ouverte et le conducteur s’est penché :
« Tu vas où ?
- Nîmes.
- Ça tombe bien. Monte. »
C’était un véhicule de luxe : vitres
fumées, sièges en cuir blanc, climatisation. L'homme était dans le même style,
avec sa paire de Ray-Ban dernier modèle qui lui mangeait le visage. Il s’est
tourné vers toi :
« Vacances ?
- Non. Boulot saisonnier. »
Il a jeté un coup d’œil discret sur tes
jeans usés, ton tee-shirt devenu gris à force de lavages et le sac de voyage
fatigué qui paraissait minuscule dans l’habitacle spacieux. Son regard, obstinément
fixé sur la route, t’a tout de suite mis mal à l’aise. De temps à autre, il
scrutait les rétroviseurs puis ses yeux, masqués par les lunettes de soleil, se
posaient à nouveau sur le pare-brise. L’expression de son visage te faisait
penser à la surface gelée de l’étang du Val, où, l’hiver dernier, l’eau semblait
frissonner sous le bleu de la glace.
Tu as remarqué la petite cicatrice
violacée sur sa joue et le tatouage à la base de la nuque. Son silence ne te
dérangeait pas. Tu t’étais habitué à ne parler que rarement.
L’homme a fait le plein, avant de t’offrir
un café. Il t’a dit que son prénom était Pierre-André. « Tous mes amis m'appellent
PA. Tu habites au Val ? »
Tu as hoché la tête.
Tu t’es bien gardé lui précisé que tu
avais passé les six derniers mois à Fleury.
Au moment de remonter dans le
quatre-quatre, son portable s’est mis à sonner. Il s’est éloigné d’une centaine
de mètres et a parlé en faisant de grands gestes. Quand il est revenu, respirant
avec difficulté, ses lèvres serrées transformaient sa bouche en rictus.
Sous son blouson en toile, tu as cru
deviner la forme d’un revolver dans un holster d’épaule.
« Un souci ? »
Pour toute réponse, il a branché
l’autoradio sur une station qui diffusait du jazz. Tu as reconnu la voix de
Dionne Warwick et, un peu plus tard, la chanson My Funny Valentine jouée par Gerry Mulligan. Tu as pensé à Véro et
à la lettre qu’elle t’avait envoyée, la seule que tu as reçue pendant tes six
mois passés là-bas. Elle t’écrivait qu’elle partait en Australie.
PA a coupé la radio en disant que cette
chanson lui foutait les boules.
À midi, il s’est
arrêté devant une auberge entourée d’arbres et t’a invité en prétextant qu’il
n’aimait pas déjeuner seul. Tu n’as pas su refuser.
La salle était
remplie de touristes et de familles sur la route des vacances.
PA ne parlait
toujours pas et toi tu étais trop content de bien manger pour chercher des
sujets de conversation. Cela faisait longtemps que tu n’avais pas pris un vrai
repas.
Alors que le
garçon venait d’apporter les cafés, le téléphone de PA s’est à nouveau mis à
sonner. Il s’est levé précipitamment. Il marchait de long en large dans le
jardin du restaurant, le portable vissé à l’oreille. Puis il est rentré dans la
salle, le visage blême, lisse et opaque. Tu voyais le tien se refléter dans les
verres de ses Ray-Ban et, soudain, tu t’es rendu compte qu’il avait gardé ses
lunettes de soleil pendant tout le repas.
Il a jeté deux
gros billets sur la table et a dit :
« On y va. »
Dans le véhicule,
le silence était pesant. PA n’avait pas allumé la radio et tu n’as pas osé le
faire à sa place. Au bout de quelques minutes, le repas et le vin aidant, tu
t’es assoupi, la tête contre la vitre.
Tu as rêvé d’un
grand désert rocheux où sautillaient des kangourous.
L’arrêt du
quatre-quatre t’a réveillé. PA s’était garé sur un parking vide, le long de la nationale.
Il mâchonnait une allumette, les deux bras croisés sur le volant. Tu as
demandé : « On est où ? »
Il s’est tourné
vers toi, a soulevé ses lunettes, te montrant pour la première fois ses yeux,
aux iris d’un bleu pâle, mangés par des pupilles dilatées.
Il a craché la
brindille.
« Ça te
plairait de récupérer cette voiture et tout ce qu’il y a dedans ? »
Il a appuyé sur un
bouton près du volant et un compartiment s’est ouvert devant toi.
« Regarde
dans la mallette ! »
Tu l’as ouverte.
Elle était remplie de liasses de 500 €, sagement rangées sur trois épaisseurs.
« Il y en a
pour cinq cent mille, en billets usagés. De quoi se renflouer non ?
- Qu’est-ce qu’il
faut faire ? »
Il a plongé la
main sous son blouson et a sorti un colt 45 qu’il a mis sur l’accoudoir entre
vous deux.
Tu as regretté
d’avoir posé cette question.
« Tu sais
t’en servir ?
- À peu près. Des
trucs comme ça circulent beaucoup au Val.
- Une balle suffira.
- Pour qui ? »
D’une pichenette,
il a fait retomber ses lunettes de soleil. « Moi »
Les traits de son
visage étaient immobiles, mais un frisson a parcouru sa peau, comme le premier craquement
d’une plaque de glace prête à fondre.
Une boule
d’angoisse s’est formée dans ta gorge.
« J’ai des
ennuis.
- À ce
point ?
- Tellement gros
que la seule issue, c’est ça, a-t-il dit en pointant l’index sur sa tempe. Le
problème, c’est que je n’ai pas le courage d’appuyer sur la détente. »
Ça tournait vite
dans tes neurones.
Tu as repensé aux
nuits en prison, aux cris qui montaient des cellules, aux bruits métalliques
des portes qui claquent.
« Je connais
un coin discret, à soixante kilomètres. Tu as le temps de réfléchir. »
Il a rangé le colt
dans son étui sous son blouson et fait démarrer le quatre-quatre. Tu as fermé
les yeux et appuyé ta tête contre la vitre.
La prison, la
cité.
Mais aussi Véro,
l’Australie.
Comme un brouillard,
le contenu de la mallette continuait à occuper ton cerveau. Que peut-on faire
avec cinq cent mille euros ? Combien peut-on prendre de billets d’avion
pour le bout du monde ? Combien de fric faut-il pour refaire vraiment sa
vie ?
Quand il a arrêté
la voiture, tu as eu l’impression qu’à peine cinq minutes s’étaient écoulées.
Tu n’aurais pas dû
le suivre, tu le savais déjà, et pourtant tu lui as emboité le pas sur un
sentier à travers les buissons jusqu’à une clairière fermée par une paroi de
calcaire blanc. PA t’a montré un trou carré, d’un mètre de côté, creusé dans le
sol rocheux.
« C’est un
four à chaux. Cinq mètres de profondeur. Il suffit de recouvrir avec des
pierres. »
Il t’a tendu le
colt en te fixant de ses yeux bleus. À côté de la cicatrice qui lui barrait la
joue, une veine palpitait sous la surface de la peau.
Tu as fait non de
la tête.
Son visage s’est
empourpré, comme si sa colère, trop longtemps contenue, venait de faire craquer
la mince pellicule qui l’emprisonnait.
« Décide-toi,
connard ! Prends ce flingue et appuie sur la détente. Sinon c’est moi qui
te bute ».
À deux mains, il a
braqué le colt dans ta direction. Tu lui as sauté dessus pour détourner l’arme,
et vous avez lutté, accrochés l’un à l’autre.
Tu as senti son
souffle lourd dans ton cou.
Et puis, tout a
basculé en une fraction de seconde : ton doigt qui se crispe
involontairement sur la gâchette ; le pistolet qui t'arrache le bras ; une
détonation comme un coup de tonnerre.
Horrifié, tu as
fermé les yeux, en espérant vaguement que tout cela n’était qu’un cauchemar.
Quand tu les as
rouverts, il a fallu te rendre à l’évidence : l'homme était effondré au
bord du trou. Il y avait une grande tache rouge sur son blouson et son visage
n’était plus qu’une bouillie d’os, de sang et de cervelle.
Tu as basculé le
corps dans le four à chaux et tu as vidé le reste du chargeur, en direction du
fond, au jugé. Les détonations faisaient vibrer tes tympans. L’air sentait la
poudre.
Puis tu as jeté
l’arme dans le trou et transporté des pierres pour le refermer. Quand tu es
redescendu vers le quatre-quatre, tes mains tremblaient encore. Le changement
soudain d’attitude de PA, la brutalité de sa mort, t’avaient laissé désemparé.
Il t’a fallu une
bonne heure, pour retrouver un semblant de sang-froid.
Plus tard, tu t’es
arrêté devant un hôtel Formule Un
dans la banlieue de Nîmes, et tu as rangé le véhicule au bout du parking. Après
avoir pris une clé au guichet automatique, tu t’es baladé dans les rues. Sur
une place, le long d’une usine désaffectée, un bal du 14 juillet était
installé. Tu as bu une bière puis une autre, avalé quelques merguez, une
barquette de frites, du vin rouge épais et acide. Tu as fini de te saouler à
coup de petits verres de rhum.
Le lendemain
matin, tu avais la bouche sèche et la tête écrasée par un marteau-pilon. Allongé
sur le lit, tu as pensé à Véro et tu as senti dans ton ventre une boule de
culpabilité mêlée d’une confuse espérance. Tu t’es levé tant bien que mal pour
chercher un bistrot qui pourrait te servir un café.
Tu as eu à peine
le temps d'atteindre la porte du quatre-quatre et déjà la batte de base-ball
t’atteignait au creux des reins et te faisait dégringoler au sol. Et toi,
recroquevillé, tu essayais de protéger tes organes vitaux des coups de pied qui
arrivaient de toutes parts.
Tu as eu droit à
une pause dans la dérouillée. Quatre mains t’ont immobilisé sur le dos. Tu as
craché de la morve, du sang et des morceaux de dents, et tu as vu la tête de
deux malabars qui te contemplaient d’un air froid. La batte était ridiculement
petite entre les pognes du premier ; le second avait un coup de poing
américain. Tu sentais le sang couler de ta bouche et inonder ton menton.
Un homme à costume
croisé, chemise foncée et cravate claire s’est accroupi à côté de toi.
« Elle est
où, la marchandise ? »
Tu n’as pas su
quoi répondre à sa question. Il a sorti un automatique et t’a balancé un aller
et retour en plein visage. Tu as senti ton arcade sourcilière exploser.
« Écoute mon
gars. Je n’ai pas de temps à perdre. Alors, dis-moi où tu as planqué la
marchandise ! Je compte jusqu’à trois et après, je tire. »
Le sang coulait
dans ta gorge. Tu es parvenu à articuler deux mots :
« Quelle
marchandise ? »
L’homme a enfoncé
le canon de son arme dans ta bouche. Tu as senti son corps s’effondrer sur le
tien. Dans un brouillard rougeâtre, tu as perçu des cris, des coups de feu, des
bruits de pas, d’autres cris avant, enfin, de tourner de l’œil.
À ton réveil, un
médecin posait des points de suture sur ton arcade sourcilière pendant que des
flics en uniforme te surveillaient. Tu as compris que la police était
intervenue à temps et que tu avais atterri dans un commissariat. Tu as eu le
temps de te laver et de te changer puis deux inspecteurs en civil t’ont prévenu
que tu étais en garde à vue.
À Fleury, des
habitués t’avaient expliqué :
«
L’important, c’est de raconter une histoire et de ne jamais en changer. »
Alors tu as répété
à l’infini l’histoire que tu avais préparée, encore et encore. Oui, tu avais
été pris en stop par le dénommé Pierre-André. Ah bon, il s’appelait
Frégni ? Il t’avait proposé mille euros pour conduire son quatre-quatre à Nîmes.
Ensuite les trois gars t’étaient tombés dessus… Oui tu avais besoin d’argent…
Non tu ne savais pas ce qu’il y avait dans la voiture… Oui, le dénommé
Pierre-André devait venir chercher son véhicule à Nîmes…
La plaisanterie a
duré 24 heures. La douleur parcourait ton corps en vagues impitoyables et tes
yeux avaient du mal à rester ouverts.
Les deux flics
continuaient inlassablement à poser leurs questions. Le plus jeune jouait les
méchants. Il s’énervait, te menaçait, te rappelait ton casier judiciaire et ton
récent séjour en prison. Le plus âgé le calmait, te proposait des sandwichs et
de la bière, tout en t'interrogeant.
Finalement, au
moment où tu sentais l’épuisement prendre le dessus, on t’a enlevé les menottes
:
« On te
relâche. Le juge te convoquera comme témoin.
- Quand ?
- Dans deux ou
trois mois. Je vais noter tes coordonnées. »
Tu as signé le
procès-verbal. A ce moment-là, tu serais loin, en Australie par exemple.
Tu as trouvé un
hôtel convenable où tu as passé trois jours à dormir, à manger et à penser à Véro.
Tu t’es offert
quelques jours de tourisme sur la côte. L’été était arrivé et le soleil
baignait les ondulations grises et bleues de la mer.
Une semaine plus
tard, tu as retrouvé sans peine la nationale, puis la départementale en
direction du hameau, enfin le petit sentier qui monte à travers les buissons
vers l’ancien four à chaux.
Le cœur battant,
tu as jeté un coup d’œil à l’amoncellement de grosses pierres qui en bouche
maintenant l’entrée, avant de sortir la mallette de sa cachette, une
anfractuosité dans la falaise de calcaire blanc, dont l’ouverture était dissimulée
par des branchages.
Tu as passé
doucement ta main sur les liasses de billets.
L’air est chaud et
sec. Des nuages couleur anthracite se regroupent à l'horizon, préparant leur
assaut. Des rafales apportent, par bouffées, l’odeur du romarin et le bruit des
véhicules sur la nationale en contrebas.
Planqué derrière
mon buisson, je te regarde redescendre précautionneusement le sentier, la
mallette au bout du bras.
Le piège a fonctionné à merveille.
L’inspecteur Mercier est un peu plus loin, sur la départementale, avec des
agents en renfort.
Tu approches
lentement et je sais que tu ne te débattras pas quand je vais mettre ma main
sur ton épaule et te dire :
« Nous avons
encore quelques questions à te poser sur cette mallette. »